Épisode 011

Deux salles. Deux ambiances.

08 décembre 2017

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« … Quand les places coûtaient moins de 40 francs. »

À quelques semaines de Noël, il était temps de parler d’un souvenir heureux dans ce podcast. Retour donc en 1993, pour une virée nocturne à Paris, et quelques émotions fortes sur grand écran.

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Transcription

Afin de faciliter l'accès à ce podcast aux personnes sourdes et malentendantes, chaque épisode de "J'aime Pas Ma Voix" est aussi disponible au format texte.

Néanmoins, les émotions et les intentions ne sont pas retranscrites, afin de laisser l'espace nécessaire à l'interprétation de chacun•e.

À plusieurs reprises depuis que ce podcast existe, des personnes de mon entourage m’ont délicatement alerté sur le fait que les sujets des épisodes étaient rarement joyeux.

C’est vrai.
En même temps, c’est toujours plus facile de trouver de l’inspiration dans ce qui ne va pas ou dans les choses que j’ai à régler avec moi-même.

Mais bon…
Comme nous sommes en décembre et qu’on a tous déjà commencé à s’autosaouler les uns les autres avec l’esprit de Noël et des calendriers de l’avent, je suis assez fier de vous annoncer que ça y est, aujourd’hui, vous avez droit un épisode plus léger, avec un souvenir heureux en deux parties.

Donc…
Allons-y.

Tout commence un soir d’octobre 1993.
Un samedi, plus précisément.

Je suis sur la plage arrière de la voiture de mon grand frère, et à ce moment précis, je pense que je suis en train de vivre l’un des meilleurs moments de ma vie puisque je découvre Paris, la nuit, avec des néons partout et toutes ces rues que je ne connais pas.

Une petite heure avant, il était arrivé à la maison pour dire à ma mère que ce soir, il m’emmenait au cinéma. Chose qui n’était jamais arrivée jusqu’ici, pour des raisons plus ou moins évidentes que mon frère avait vingt-sept ans et moi treize, qu’il avait sa vie, son boulot, sa copine, son appartement, et qu’on n’avait jamais vraiment fait de trucs « ensemble », juste comme deux frères qui partagent la même chose, le même univers.

Pour moi, mon grand frère était juste mon héros.
La personne à copier.
Et ce soir, donc, il m’emmenait au cinéma.

Alors j’étais donc là, dans sa voiture, à m’en prendre plein les yeux, à ne pas trop savoir où on allait.
J’essayais de calmer mon impatience, de ne pas être trop chiant, de peur que l’expérience ne se renouvelle pas.
Il a commencé à râler parce qu’il ne trouvait pas de place pour se garer.
Qu’on ne serait jamais à l’heure pour la séance.
Je me suis fait tout petit.
J’étais triste pour lui, parce que je me sentais responsable de cette soirée presque gâchée.

Puis on est arrivé devant « LE » cinéma.
« LE » Grand Rex.
J’avais déjà entendu parler de cette salle, mais je n’imaginais pas qu’elle existait vraiment.

Dans ma tête, je me suis juste dit « Waouw ! Je vais au Grand Rex ! Mes potes vont être trop jaloux ! ».
Sincèrement, je crois qu’au-dessus ce ça, dans le genre « endroit ultime », il y avait Disneyland en Floride, et New York.

Bref.
Mon frère est arrivé au guichet, et il a demandé « Il reste des places pour Jurassic Park ? »

Quoi ?
Jurassic Park ???
Ça fait des semaines que j’entends parler de ce film à la télé.
Même que c’est fait par Spielberg.
Le mec qui a fait E.T., Hook, et absolument pas « Les Goonies », comme je l’ai compris bien plus tard.

Oh la la… Mon dieu, lundi, je vais dire à mes copains que j’ai été au Grand Rex.
Voir Jurassic Park.
Je ne vivrais jamais mieux.

Il restait donc des places, mais le film avait déjà commencé, donc on a couru dans les escaliers.
On est entrés dans la salle.
Je n’ai même pas eu le temps de comprendre comment l’écran pouvait être aussi grand, de m’asseoir dans cette salle immense avec environ 10.000 places à vue de nez, de réaliser où j’étais… que d’un coup, mon coeur s’est arrêté de battre pendant quelques secondes quand j’ai entendu le bruit des hélicoptères se dirigeant vers l’île.

Wow.
Beaucoup.
Trop.
D’émotions.

Sur le coup, j’ai failli dire à mon frère que je voulais rentrer. Que je ne tiendrais pas pendant tout le film. Que c’était peut-être une erreur de croire que je pouvais supporter ça.

Puis je me suis d’abord calmé.
Et il y a eu « LA » scène.
Pas celle du verre d’eau.
À l’époque, je n’avais aucune culture du cinéma pour savoir que c’était la scène à retenir.
Avant ce samedi soir, j’avais dû entendre trois fois dans ma vie le générique de « La dernière séance », ce qui veut donc dire que j’avais dû voir à peine trois débuts de western.
Mais honnêtement, ma passion cinématographique se résumait à revoir, quasiment tous les week-ends avec ma cousine, soit « Dirty Dancing », soit le téléfilm « Camp de vacances à Cucamonga » en VHS.

Bref.
Voilà en partie pourquoi je n’ai pas crié au génie quand j’ai vu l’arrivée du T-Rex.
Une autre raison serait de dire qu’en fait, j’avais vraiment peur.

La nuit.
L’attaque.
Les enfants qui gueulent.

Et donc, cette « autre » scène.
Le mec caché dans les toilettes extérieures.
Le dinosaure qui arrive devant.

Et plus rien.
J’ai fermé les yeux.
J’ai plongé ma tête dans mes mains pour être bien sûr de ne rien voir.
Ça a dû durer dix secondes, mais j’ai eu l’impression d’avoir raté 5 minutes du film.

Puis je me suis fait violence.
En enlevant une main.
Puis l’autre.
Puis en ouvrant un oeil.
Puis l’autre.
Pour regarder tout le reste du film.
Même les raptors.

Et le film s’est terminé.
J’ai fait semblant d’avoir aimé l’expérience.
Parce que j’avais vraiment envie de retourner un soir au cinéma avec mon frère.
Mais en me levant de mon siège, j’ai senti mes jambes trembler comme jamais.
Et pourtant, j’avais déjà pris l’avion pour aller en Guadeloupe, avec de jolies zones de turbulence.

Dans la voiture, je me suis concentré pour ne pas avouer que j’avais fermé les yeux.
J’ai fait le fort pour que mon frère soit fier de moi.
Je pense que ça a été le cas.

Le lundi matin, je suis logiquement allé au collège.
Et logiquement aussi, j’ai crâné devant mes potes, en disant que j’avais été à Paris… au Grand Rex… voir Jurassic Park.
J’ai senti ce matin, j’allais pour une fois être la star de la journée.

On m’a demandé tous les détails de la soirée.
Et j’ai fait le mec blasé.
« Mouais, c’était pas mal… C’était un peu fort, mais bon… »

Ils se sont motivés pour aller le voir aussi samedi prochain, mais au cinéma de quartier.
Et je me souviens leur avoir dit que je voulais bien venir avec eux, pour bien leur expliquer le film, parce que manifestement, ils n’y connaissaient rien au cinéma, vu qu’il n’avait jamais été au Grand Rex.

Le samedi donc, on était six ou sept au cinéma.
Je me souviens juste que Julien était venu avec sa soeur, et que bien évidemment, elle était jolie.

Cette fois-ci, j’étais « chez moi ».
Je connaissais cette salle.
Je connaissais son niveau sonore.
Je n’avais rien à craindre.

Le film a commencé.
J’ai découvert les premières minutes que j’avais ratées.
Les hélicoptères ont de nouveau survolé l’île.
Puis le verre d’eau nous a indiqué que le T-Rex n’était pas loin.

J’ai serré les poings.
Il est arrivé devant les toilettes.

Je n’ai pas fermé les yeux.
J’ai même murmuré un « Ah bon ? C’est tout ? », et j’ai regardé si mes potes avaient eu peur.
Personne, bien évidemment.

Puis le film s’est terminé.
On est sortis du cinéma.
Comme certains avaient dit à leurs parents de venir les chercher à 17h et vu qu’il restait beaucoup de temps, on s’est posés sur les marches à côté de la salle, pour parler du film avec un enthousiasme qu’on ne revivra finalement qu’une bonne fois pour toutes que quelques années plus tard, devant le combat entre Sangohan et Cell.

Puis on a rigolé.
Joué.
Imité des gens.
On se sentait grands, libres, parce qu’on avait vu des dinosaures en vrai.
Puis chacun a commencé à rentrer chez soi.

Moi, j’ai fait le chemin à pied jusqu’à chez moi.
Tout seul. Mais avec le sourire.
Je ne savais pas du tout ce que ça serait, le futur.
Mais j’avais passé une excellente semaine.