Épisode 014

Des constructions

05 octobre 2018

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« … Tu oublieras si c’était en avril, en septembre ou en juillet. »

Selon Freud, les souvenirs oubliés ne sont pas perdus.
Ben il faut croire que Freud n’habitait pas dans ma ville.

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Transcription

Afin de faciliter l'accès à ce podcast aux personnes sourdes et malentendantes, chaque épisode de "J'aime Pas Ma Voix" est aussi disponible au format texte.

Néanmoins, les émotions et les intentions ne sont pas retranscrites, afin de laisser l'espace nécessaire à l'interprétation de chacun•e.

Ce matin, comme souvent le matin, j’ai ouvert mon store…
…et mon école maternelle a commencé à être détruite.

Là.
Sous ma fenêtre.
Sous mes yeux.

Je n’ai pas bougé.
Je n’ai rien dit.
Mais j’ai eu mal.

Alors oui, à presque quarante ans maintenant, j’habite encore dans le quartier de mon enfance.
Pas forcément par envie, ni par choix. C’est juste comme ça, et quand on me demande si je compte en partir un jour, je ne peux rien dire d’autre que je ne sais pas encore de quoi « demain » sera fait.
En fait, tout ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’ »hier » a tendance à disparaître en laissant du vide en moi.

Et « hier », en l’occurrence, c’est un peu toutes les traces immobilières de mon enfance.

Ma rue n’existe plus.
Mon immeuble, ma chambre, mon école primaire ont disparu.
Un véritable jeu de massacre sous prétexte du renouvellement urbain, et que je prends personnellement.

Cette impression bizarre qu’on essaye de m’effacer, ou de n’avoir jamais assez compté pour qu’on me laisse encore un bout de trottoir en guise de souvenir quelque part.

Alors certes, mon collège est encore là, lui, à cinq minutes à pieds de chez moi. Tant mieux d’ailleurs, parce qu’on en parlera plus longuement dans un prochain épisode.

Mais c’est sûr, il va y passer lui aussi.
« Puisque je sais. Que tout. S’efface. »
C’est Patrick Bruel qui le dit dans une de ces chansons.

Certains me diront que ce n’est pas grave.
Qu’il faut aller de l’avant, qu’on ne vit pas avec des souvenirs.

C’est bien mal me connaître.

Ces personnes-là ne savent pas forcément que j’ai grandi émotionnellement sur du flou, sur des ombres. J’en ai déjà parlé un peu dans l’épisode 06 sur mes parents.

Je manque de photos sur une très grande période de ma vie, située entre le début de l’enfance et la fin de mon adolescence, et j’ai un rapport assez silencieux avec le reste de ma famille. Tout simplement parce qu’on a jamais vraiment appris à se parler.

Voilà en partie pourquoi j’aimais bien le concret de ma ville.
Parce que c’était censé ne pas bouger.
J’avais gravé des bouts de mes souvenirs dans le marbre, et voilà que le marbre est réduit en poussière à coup de pelleteuse.

Et j’ai beau voir ces nouveaux bâtiments, ces nouvelles avenues avec des noms que je ne retiendrais jamais, ici et là… mon corps se déplace encore mentalement dans des espaces qui n’existent plus.

Ici, par exemple, il y avait deux cabines téléphoniques.
Là, il y avait un arbre qui s’est effondré un soir de tempête.
De là à là, on jouait au foot avec nos manteaux en guise de poteaux de but.
Et là, juste là, sur ce banc, je l’ai embrassé pour la première fois.

Sauf que tout ça, ça n’existe plus.
Mon école maternelle va être entièrement démolie pour laisser place à une mairie annexe ou quelque chose du genre, et je ne peux rien y faire.

Vers 14 ans, quand mes premières ambitions artistiques s’étaient déclarées timidement en moi, je me disais qu’un jour, il y aurait une plaque avec écrit « Ici vécut Sebastien Spry Blablabla » sur la façade de mon immeuble d’enfance.
Une preuve matérielle que j’avais essayé de changer le monde en grandissant ici.
Une preuve que j’avais existé à un moment.

Et donc, près de 25 ans plus tard, je constate que je n’ai rien fait d’assez remarquable pour que les endroits où j’ai vécu mes premiers moments soient qualifiés comme des monuments historiques.
Bien fait pour moi.
J’avais qu’à me bouger un peu plus le cul.

L’histoire ne me retiendra peut-être pas, et moi, j’appréhende le jour où je ne me souviendrais plus des choses importantes.

Je ne me souviens déjà plus de mon tout premier baiser.
Du lieu, de la date, de celle sur laquelle j’ai collé ma bouche pour un smack.
Je commence à oublier des prénoms.
Je dévisage des gens en me demandant d’où je les connais.
Certes, je me souviens encore de mon tout premier numéro de téléphone, mais je prends souvent deux bonnes minutes pour me rappeler de ce que j’ai fait il y a à peine 48 heures.

Une fois, j’avais appelé une amie pour lui demander si elle se souvenait d’une anecdote précise sur nous deux, un moment important de ma vie que j’étais en train de raconter à quelqu’un d’autre… et elle m’a répondu qu’elle n’avait pas la moindre idée de ce dont je parlais. Qu’elle ne doutait pas du fait que ça se soit passé, mais qu’elle ne s’en souvenait pas.

J’avais vécu ça comme une trahison. Comme si elle n’avait pas fait l’effort de faire un nombre conséquent de copies de sauvegarde de ce souvenir, au cas où, pour plus tard. Si jamais, par hasard, c’était à elle de me le rappeler.

Et donc, aujourd’hui, je sais ce que ça fait.
De ne pas avoir forcément fait la démarche de vouloir oublier quelque chose, mais juste de constater que oui, certains moments ont disparu.
Comme ça.
Pouf.

Ma tête, c’est comme mon quartier.
J’aurais voulu que rien ne bouge.
Sauf que non.

Ce matin, comme souvent le matin, j’ai ouvert mon store…
…et ma mémoire a commencé à être détruite.