Épisode 016

Devenir grand

26 octobre 2018

Vignette de l'épisode

"Ne grandissez pas, c'est un piège !"

Cette année, ça fait vingt ans que je suis majeur.

Voilà.
C'est tout.

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Transcription

Afin de faciliter l'accès à ce podcast aux personnes sourdes et malentendantes, chaque épisode de "J'aime Pas Ma Voix" est aussi disponible au format texte.

Néanmoins, les émotions et les intentions ne sont pas retranscrites, afin de laisser l'espace nécessaire à l'interprétation de chacun•e.

En septembre dernier, une de mes très bonnes amies fêtait son anniversaire dans un petit bar à Paris.

Une soirée avec beaucoup de monde, dont une très grande majorité de personnes qui m'étaient complètement inconnues, et avec lesquelles j'ai passé plusieurs heures à enchaîner des bouts de conversations passionnantes, sans débuts ni fins, interrompues à chaque fois par des "bouge pas , je reviens, je vais juste me chercher un verre" avant de me laisser fatalement happer par un autre débat sur le chemin me séparant de ma prochaine commande alcoolisée.

Bref, une soirée comme beaucoup d'autres, vraiment cool, à classer dans la catégorie des "très bonnes soirées".

Et plus récemment, il y a plusieurs jours maintenant, je racontais sans raison quelques anecdotes plutôt drôles sur cet événement parisien à une autre pote - pas du tout liée à celle qui fêtait son anniversaire - quand d'un coup, elle me posa cette question tout à fait légitime :

"Et elle a eu quel âge, ta pote ?"

De mon côté, j'ai simplement répondu "25 ans", et elle a eu l'air surprise l'espace de quelques secondes de cette information, avant de me dire :

"Ah bah oui, c'est vrai que tes potes sont plus jeunes que toi."

Ah Oui !
C'est vrai.
J'oublie toujours ce détail.
La majorité de mes ami•es sont plus jeunes que moi.

Et ça n'a absolument rien de volontaire.

C'est juste comme ça, je m'entends avec les gens pour qui ils sont plutôt que parce que j'imagine qu'ils sont peut-être nés dans la même décennie que la mienne.
Le critère de l'âge n'a aucune importance pour moi.

Et pourtant...
Depuis un bon moment maintenant, je ne vous cache pas que j'ai souvent entendu murmurer l'idée que si je fréquentais des gens plus jeunes que moi, c'était avant tout parce que moi, je ne voulais absolument pas grandir... comme quasiment tous les mecs, en fait.

Alors je passe intentionnellement sur le fait qu'une fois encore, ce genre de généralités et moi, ça fait clairement deux, pour pouvoir dire à voix haute un petit truc qui me prend la tête depuis plusieurs années maintenant, genre qu'avant de savoir si je fais consciemment ou non la démarche de grandir chaque jour un peu plus...

... j'aimerais qu'on me dise à partir de quand déjà, "on est" ou "on sera grand" ?

Vous avez deux heures.

Pour être honnête, la première fois que je me suis réellement posé cette question en ces termes, c'était il y a 5 ans maintenant, un jour lambda où j'étais avec ma petite amie de l'époque à la caisse d'un magasin, et qu'elle m'a fait la réflexion que quand même, à mon âge, c'était bizarre d'avoir encore un portefeuille à scratch.

Et moi, totalement surpris par ce petit tacle en public et un peu blessé dans mon égo, je me souviens lui avoir répondu que franchement, je ne m'étais jamais posé la question avant ça, que j'avais acheté ce portefeuille il y a des années, et que je n'avais pas pris le temps d'envisager de le remplacer alors qu'il remplissait encore parfaitement sa fonction première à ce jour, ou encore que ça serait un peu jeter de l'argent par les fenêtres d'en acheter un nouveau juste pour une question d'image et "d'adultanat" soudain.

Bref.
C'est à partir de cet instant précis que j'ai compris que mon âge m'imposait une image et des responsabilités qui ne prenaient absolument pas compte du contexte ou de mon propre avis.

Un des autres enseignements de cet "incident diplomatique" était de constater que chaque étape de mon évolution vers ma vie d'adulte consistait peut-être à remplacer un truc par un autre; comme quand déjà au collège, pour faire "plus grand", j'étais passé du stylo Bic au stylo plume, du cahier de textes à l'agenda, du cartable au sac à dos Eastpak.

Sauf que "Grand", déjà, ça ne veut pas dire "Adulte".
"Vieux" non plus d'ailleurs.
Je ne sais pas ce que ça veut dire non plus, "être adulte".

Porter un costume pour aller travailler, passer son permis, faire des économies, acheter son appartement, être forcément en couple, se marier, avoir des enfants... ça reste pour moi des injonctions à faire un peu comme tout le monde sous prétexte qu'on a dépassé un certain âge.
Et vraiment, les injonctions, c'est nul nul nul. Voilà.

Personnellement, je ne sais absolument pas ce que je veux représenter socialement.
D'un côté, je suis le parrain d'un adolescent de 14 ans qui me fait bien comprendre que le monde ne m'appartient déjà plus, et de l'autre, j'ai des oncles et des tantes qui me grondent encore comme quand j'étais encore le petit dernier de la famille.

Résultat des courses, moi, pendant ce temps, je fais juste comme j'ai envie et comme ça me vient, en ayant pour seule contrainte morale de ne déranger personne. Je demande juste à ce qu'on me respecte un minimum et qu'on ne me prenne pas de haut.

Mais en fait, au fond de moi, par pur esprit de provocation, quand Facebook me rappelle par exemple que ça fait maintenant 9 ans que j'ai retiré pour des raisons de santé mon piercing à l'arcade droite, je ne peux pas m'empêcher de me demander si autrement, ça serait encore un sujet de discussion aujourd'hui pour celles et ceux qui doutent encore de ma faculté à vivre au même rythme que tout le monde.

Parce que quand même, à mon âge, un piercing...

Alors que bon, je dis ça, mais je n'ai pas besoin de chercher si loin pour trouver des trucs qu'on pourrait me reprocher aujourd'hui.

Le fait de clamer haut et fort sur Twitter que j'adore Steven Universe, de ne pas cacher mes envies de chocolat chaud à la place du café le matin, ou même l'idée de me livrer autant dans ce podcast, ce sont déjà à peine quelques éléments censés prouver mon immaturité constante.
Et ce, qu'importe mes cheveux blancs ici et là, mon numéro de SIRET et mes dix années d'expériences dans mon job, hein... tout ça, ça ne prouve rien.

Du coup, finalement, je continue à penser que l'important, c'est de passer au moins de très bonnes soirées d'anniversaire avec des gens qui ont peut-être 25 ans, peut-être plus, peut-être moins, et que je m'inquièterais de mon âge plus tard, quand je saurai quoi en faire et que j'aurais enfin droit à nouveau à des réductions quelque part...

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